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Cet article provient de l’édition de mai 2023 du Magazine d’Héma-Québec.


Patrick, greffé de cornée

Les deux yeux bien ouverts

La première fois qu’elle a vu Patrick, Danahé était à une soirée de danse country et s’est fait donner à son sujet des explications un peu confuses par une amie : « Je pense qu’il est aveugle ». S’il est vrai que sous son chapeau de cowboy Patrick avait des points de suture cousus directement dans la cornée de son œil gauche, il est indubitable que s’il regardait Danahé avec autant d’insistance, c’est parce qu’il la voyait très bien. 


Plus tard, il lui racontera son histoire : « Quand j’avais 13 ans, on construisait avec ma famille une piscine creusée. Je transportais le ciment dans une grosse chaudière à moitié remplie. Je l’ai échappée, puis la poussière de ciment m’a jailli au visage, comme de la farine. »

La réaction chimique est immédiate; la brûlure, épouvantablement douloureuse. Pour essayer de nettoyer son œil, Patrick utilise de l’eau, mais la situation empire. Après 15 minutes, le ciment a figé. À l’hôpital, on constate que la brûlure est profonde. Pour enlever le ciment figé, on doit arracher une bonne partie de la cornée de son œil gauche. Heureusement, son œil droit n’est que modérément touché. Pendant deux jours, à l’hôpital, il demeure alité avec des appareils qui hydratent ses yeux en permanence. Il n’entend que les sons, les pas des gens qui se déplacent dans le corridor, il ne voit rien. Il a 13 ans, et il a peur.

Malgré tout, les médecins ne pensent pas qu’il doive tout de suite abandonner l’espoir de recouvrer la vue de son œil gauche. Ils veulent d’abord surveiller sa capacité à se régénérer. Ensuite, il pourrait être possible de lui greffer une cornée. Cependant, son cas est un peu particulier : considérant la gravité des dommages causés par le ciment, il faut trouver un greffon très riche en cellules.

C’est ainsi que Patrick commence son adolescence. En plus des différentes gouttes qu’il doit se mettre dans l’œil à plusieurs moments de la journée, il n’a pas de vision tridimensionnelle, puisqu’il ne voit que d’un œil. Surtout, il vit des épisodes de douleur très intense, provoqués par le vent, la poussière, le froid, la lumière : « Mon œil était comme de la chair à vif ». De plus, comme son œil droit compense l’inefficacité de son œil gauche, il endure de terribles maux de tête.

Il doit également composer avec beaucoup de restrictions : il doit faire attention en se penchant, il doit éviter à tout prix de se cogner la tête. « J’ai dû arrêter le motocross, une de mes passions, explique-t-il. Je voulais aussi faire du rodéo : je ne pouvais plus. »

Après quelques années, il considère se faire remplacer l’œil gauche par un œil de verre et passer à autre chose. Finalement, un bon mardi matin, à ses 18 ans, il reçoit l’appel. Héma-Québec a prélevé une cornée qui correspond parfaitement à ses besoins très particuliers, et son œil est maintenant prêt pour recevoir la greffe.

Patrick, greffé de cornée

J’étais content, mais aussi stressé, parce qu’il était possible que mon corps rejette la greffe.

Patrick, greffé de cornée

En plus d’être incertain, le processus de prise de greffe est long. Pendant deux ans, il aura une dizaine de points de suture sur la cornée pour que le greffon et la plaie demeurent en contact constant et que l’œil puisse bien se reconstruire. Cependant, la progression est encourageante!

« Chaque semaine, ça s’améliorait. Avant la greffe, la vision de mon œil gauche était à 5 %. Avec le temps, ça s’est amélioré. Maintenant, je suis à plus de 80 %. J’ai pu faire l’école de rodéo! »

Quelques mois après la greffe, il peut aussi remarquer – et en trois dimensions! – une jeune fille qui lui plaît beaucoup à la soirée de danse country. Elle s’appelle Danahé, elle travaille comme auxiliaire à domicile au CLSC, et elle demande à une amie qui vient aux soirées de danse depuis plus longtemps qu’elle : « C’est qui, lui? ».

Lui, c’est Patrick. Il est travailleur forestier, et il voudrait plus tard avoir une ferme, un cheval, une famille. Il n’est pas du tout aveugle, et Danahé lui est tombée dans l’œil – le gauche ou le droit, ça n’a plus d’importance. Quelques années plus tard, ils auront effectivement une petite ferme, avec des vaches, des poules, un cheval, une chèvre. Surtout, ils auront ensemble un petit garçon, Thomas, qui aura bientôt un frère – et qui a déjà un père qui mène la vie qu’il voulait, les deux yeux bien ouverts. 

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